ET VOUS QUE FAISIEZ-VOUS LE DIMANCHEÀ 15 ANS ?

ADO confiné Qui plus est, à Châtellerault - quoi de plus triste et de plus insipide en effet, qu'une petite ville prétentieuse de province Ayant tout pour être heureux néanmoins Des parents unis et aimants, un frère, trois sœurs, un chien, une chatte, un lapin, un jardin, un portique avec corde, anneaux et balançoire L'air, les oiseaux, le ciel En bas la Vienne, à gauche le château d'eau (rien de commun avec Azay-le-Rideau) Les confitures de tomates de ma mère dont il m'est arrivé de dérober quelques pots Et puis, sur la première chaîne de l'ORTF Les Perses, Belphégore,... en noir et blanc bien sûr Ubu roi adapté par Jean-Christophe Averty, précurseur de génie Les samedis soirs: croque-monsieur, salade, yaourt, et hop! devant le téléviseur comme tous les français, pour regarder Thierry la Fronde (loin de me douter que trois décennies plus tard notre héros national d'alors deviendrait mon ami et qu'on partagerait la scène ensemble) Théâtre de marionnettes bricolé dans une cabine de douche et spectacle offert face à mes frère et sœurs alignés au sol Timides, très timides flirts Premières surprises-parties, autant dire parties sans surprises, sous l'œil vigilant de parents faisant semblant de nous ignorer (trois ans plus tard, le p'tit "royco", déformation moqueuse de mon patronyme sur les bancs de l'école, montera à Paris où s'émanciper sous meilleure garde: les quais de la Seine, le quartier latin, jusqu'à la Sainte Chapelle où troquer le regard parental pour l'irradiance de ses vitraux) Le parfait petit chimiste pour des expériences basiques et sans danger, tant que le petit chimiste n'essaie pas de jouer à l'apprenti sorcier (l'explosion de la bombe artisanale que je me suis faite un jour dans le plus grand secret, a alerté toute la maisonnée et le voisinage - j'en ai conservé une belle cicatrice et un éclat de verre dans le coude, jamais extrait depuis: première blessure de guerre! Pas peu fier Le jeune radio - voilà que j'allais écrire Le jeune héros - pour une radio à diode: fil antenne spiralé tendu à travers la plus haute chambre de la maison, écouteurs aux oreilles et... stupéfaction! litanies en latin, commentaires en italien et pour finir, deux mots définitifs: Radio Vaticano - ainsi, à la faveur des ondes au cœur de cette nuit-là, le siège de la papauté et du monde catholique est-il entré dans ma petite chambre de Châtellerault (manquait plus qu'ça!) Le tourne-disque Philips et quelques vinyles dont je visualise encore le verso des pochettes: Ida Presti et Alexandre Lagoya, Memphis Slim, Eroll Garner, Samson François, Narciso Yepes, Jean-Pierre Rampal, etc... Un herbier dont je prenais grand soin Ni heureux ni malheureux Aussi maniaquement ordonné que confiné dans son silence Rêvant le moins possible pour marcher le plus droit possible vers on ne sait trop quel horizon Mais programmé pour ce qu'on dit le meilleur Dès l'enfance avec ablation des amygdales après cinq rhumes consécutifs Dès l'entrée à la maternelle où les feuilles des arbres que dessinait l'enfant-roi ne devront jamais plus être bleues Dès l'école primaire où on fera du gaucher de naissance un droitier à vie pour filer droit (mes pauvres doigts de la main gauche électrisés par les coups de règle répétés de Mademoiselle Pui ou Puit ou Puits, en gardent encore aujourd'hui la douloureuse mémoire, tout comme je me rappelle, sinon l'orthographe exacte, la sonorité du nom de cette institutrice honnie, ce PUIT sans fond où s'abîme le coupable battant fébrilement sa coulpe pour sa faute, sa faute, sa très grande faute) Le p'tit roi exilé de son royaume Par le père disant au fils un homme ne pleure pas! et qui plus tard déclinera l'invitation d'un professeur de danse souhaitant former ce garçon, cela, j'imagine, sous le prétexte qu'à ses yeux, un homme, un vrai, ne danse pas! Par la mère conduisant fièrement main dans la main son aîné à l'église où il devra comme chaque fois s'inventer des fautes à confesser du genre J'ai encore écrit de la main gauche, fautes dont l'abbé ou le curé du coin l'absoudra au prix de deux Notre père et trois Je vous salue Marie pour pénitence Et le fils docile d'obéir jusqu'à faire très pieusement sa première communion, allant même jusqu'à se rêver franciscain parmi les oiseaux, suite à une retraite avec sa grand-mère maternelle dans un couvent provençal perché sur une montagne entre les oliviers, havre très silencieux de paix et de beauté Un confinement heureusement éclairé par mes séjours versaillais chez cette grand-mère providentielle qui m'a initié Au piano dont elle jouait merveilleusement (je l'entends encore me crier de sa cuisine, elle qui avait l'oreille absolue, non, pas sol dièse, la bémol! et moi au clavier, c'est la même touche noire! - qu'importe, on ne frappe pas un bémol comme un dièse) À Shakespeare qu'elle lisait en anglais Et qui m'emmenait au théâtre à Paris où j'ai vu avec elle des spectacles qui, sans le savoir alors, me marqueraient à vie, tel notamment le Tête d'Or de Claudel à l'Odéon par la troupe de Jean-Louis Barrault Où, dans son enthousiasme débordant, elle a plusieurs fois brisé le silence de la salle par ses applaudissements frénétiques à l'issue de tirades virtuoses ou sur la sortie de scène d'un acteur - ce qui, à défaut de terre où enfouir ma honte, me faisait disparaître dans mon fauteuil ADO d'après-guerre et des années De Gaulle Ni malheureux ni heureux dans son nid douillet (insidieuse, la force de l'habitude liant malgré lui l'oiseau au nid) ADO tiré in extremis de sa torpeur à l'apogée des Trente Glorieuses avec Mai 68 Où dès lors, d'un confinement à l'autre Jusqu'à celui d'aujourd'hui qui nous oblige tous indistinctement Se rappellerait à lui L'enfant-roi Pour un arbre à feuilles bleues Julien Roy 71 ans, le 26/03/2020

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