Jour 10 de résidence - mercredi 1er avril / bas les masques

Mis à jour : avr. 23

Les vestiges du marché du port de Perros. Très peu de monde. Presque aucun commerçant. Presque aucun client. A l’entrée et à la sortie du marché, deux gendarmes masqués proposent de se laver les mains au gel hydroalcoolique fabriqué maison par le pharmacien du bourg. Consommation locale. La crêpière, derrière sa billig, a disposé devant son étal une petite écuelle d’eau remplie de désinfectant. Prière de se signer puis de sortir ses pièces. Il se mérite le blé noir. Pendant que les galettes cuisent, le maître savonnier du stand d’en face présente les vertus de la Dornelle, petit objet en plastique avec prise en main ergonomique au bout duquel on coince son savon. Pour retrouver, je cite, le plaisir de se savonner. Le spécialiste en la matière présente les particularités de chacun de ses savons fabriqués, eux aussi, maison. Le tendance est sans doute celui qui revisite le savon de Marseille et que, d’après lui, les hommes préfèrent. Dorn en breton (en breton du Trégor) signifie les mains. La Dornelle serait donc le prolongement de la main. C’est bien cela qu’il faudrait, me dis-je, aux 3 milliards de personnes confinées sur toute la planète qui ne savent plus quoi faire de leurs mains. Qu’elles retrouvent le plaisir de se savonner. Et ce qui est merveilleux, c’est que la Dornelle, par ses multiples couleurs, assure la diversité. Evidemment, ajoute-t-il, il faut bien penser à enlever le plastique du savon. Aujourd’hui, les évidences sont loin d’en être et les masques ont du mal à tomber tout comme le plastique du savon. J’ai délaissé ma page au profit de ces quelques échanges et je me sens, soudainement, reliée à ces 3 milliards de personnes, alors même que je me demande si je ne vais pas acheter un porte savon Dornelle pour être encore plus propre que je ne le suis déjà. Au moment même où je m’apprête à me ranger du côté des savons et de leur maître en matière d’hydratation et d’exfoliants, j’aperçois au loin une amie de la famille. Elle s’appelle France. Et je me surprends, à crier, en plein coeur du marché du port de Perros et à plusieurs reprises. France. France. France. C’est presque comme si la vie avait repris – un peu – son cours, en plus petite, en plus précise, en plus vraie aussi. Je rejoins la pharmacie du centre pour y déposer des contenants à remplir de gel hydroalcoolique, ceux fabriqués maison et je m’arrête un instant devant le panneau « Degemer mat » à l’entrée du bourg. « Bienvenue ». Je suis traversée par un grand frisson et j’ouvre à nouveau mon ordinateur et me plonge dans les traces et les tâches et les ombres intérieures et toute aseptisée de mon petit tour en ville, j’affronte ces microbes-là, sans risque. Il doit bien y avoir deux ou trois mots intéressants qui se cachent. Et derrière tout ça, les vestiges de mon inspiration.

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